Belgique: histoire et conséquences linguistiques(2)

7 La Belgique indépendante (1830)

Au moment de la création de l'État belge en 1830, la Constitution avait prévu un État unitaire, sans langue officielle reconnue. En effet, l'article 23 se lisait comme suit:

Article 23

L'emploi des langues est facultatif en Belgique, il ne peut être réglé que par la loi et seulement pour les actes de l'autorité publique et pour les affaires judiciaires.

Dans les faits, le français fut utilisé comme la seule langue officielle. Or, à cette époque, la majorité de la population belge avait comme langue maternelle son parler local, à savoir, d’ouest en est et du nord au sud, le west-flandrien, le flamand, le brabançon, le limbourgeois, le picard, le wallon, le francique rhéno-mosan (carolingien), le champenois, le lorrain ou gaumais, ainsi que le francique mosellan luxembourgeois. La ville de Bruxelles, quant à elle, ne comptait à ce moment-là que 15 % de francophones; il s’agissait, comme dans toutes les autres villes de Flandre, des classes aisées de la population autochtone et d’une petite minorité de Français immigrés dans la ville. Il faut dire que, face au néerlandais (la langue des Pays-Bas), le français était perçu, à tort ou à raison, par les élites dirigeantes comme un facteur d’unité nationale et un facteur d’indépendance vis-à-vis des Pays-Bas. De plus, à la suite des idées véhiculées par la Révolution française, le français jouissait d’un grand prestige en tant que «langue des Lumières et de la Civilisation». Quant à l’élite belge, qui utilisait le français dans toutes les villes du Nord et du Sud et dont une partie était toute pleine d’admiration pour la France, le choix du français paraissait comme aller de soi.

Pour ce qui est de la langue néerlandaise, appelée alors le hollandais, beaucoup s'opposaient à son emploi, même au sein des populations flamandes; c'est que ce néerlandais semblait trop associé aux Pays-Bas. En fait, la langue néerlandaise avait subi au XVIIe siècle des apports brabançons (de marchands fuyant les répressions espagnoles), mais cet apport restait cantonné au langage écrit. Même dans les Provinces-Unies, puis dans la République batave, les députés issus des différentes provinces regardaient ce «hollandais» comme le «parler d’Amsterdam». Durant la période 1815-1830, la langue hollandaise était ressentie par le clergé belge (le haut et aussi le bas-clergé) comme un vecteur d’expansion du calvinisme.

Seul Jean-François Willems (1793-1846) œuvra vraiment pour l’adoption du «néerlandais» (en fait, le «hollandais») comme langue uniformisée à la place des différents parlers locaux de Belgique. Le premier dictionnaire néerlandais, le Dikke Van Dale ou plus précisément le Van Dale Groot woordenboek van de Nederlandse taal («Le Grand Dictionnaire Van Dale de langue néerlandaise») date de 1864 (avec l'orthographe de Matthias de Vries). Avant cela, J.-F. Willems et le chanoine David obtinrent du gouvernement en 1839 la création d’une commission qui aurait soit pour option de s’aligner sur la réforme de Siegenbeek, l'un des auteurs d'un dictionnaire, adopté par les Hollandais, soit à créer en Flandre, sur la base des dialectes en usage, une forme de langue autonome. Les deux instigateurs de la commission obtinrent de celle-ci l’alignement sur la forme linguistique de Siegebeek. Ce fut un beau tollé! On brandit l’épouvantail de l’orangisme, mais la cause était entendue, et la nouvelle réforme de l’orthographe fut adoptée officiellement en 1841 pour la version flamande du Bulletin des lois et arrêtés et, en1864, pour l’enseignement.  Mais les tenants du particularisme ne se tinrent pas pour battus. Vers 1860, ils relèvent la tête et furent soutenus avec vigueur par le poète Guido Gezelle qui proclama avec une conviction passionnée la supériorité du west-vlaams (flamand occidental). Ce furent surtout les régions périphériques (Flandre occidentale et Limbourg) qui résistèrent le plus longtemps à l’introduction de la langue uniformisée, car elle se différenciait nettement plus de celle qui y était parlée qu’à Gand ou au Brabant. Même au début du XXe siècle, pratiquement personne ne parlait correctement le néerlandais dans la campagne ouest-flamande; ce n’était guère mieux dans le Limbourg.

En conclusion, les parlers régionaux de ce qui constitue aujourd’hui la Flandre tinrent tête à la normalisation et profitèrent du fait que les différents parlers n’étaient pas combattus mais ignorés. Cela leur permit d’occuper presque entièrement le discours oral, tout en étant ignoré de la langue écrite qui se développait avec les progrès de l’instruction, qui ne deviendra obligatoire qu’en 1914. Dès lors, les progrès du néerlandais furent assez lents. Or, seul le néerlandais écrit pouvait tenir tête au français, mais il était ignoré en grande partie par la population flamande.

7.1 La Révolution belge

Au lendemain de l'indépendance, toutes les écoles, les administrations gouvernementales et municipales, les tribunaux, etc., n'utilisèrent que le français dans les actes officiels, et délaissèrent le néerlandais dès lors déclassé comme «hollandais». La langue française était celle des classes dominantes, tant chez les Flamands que chez les Wallons. L'aristocratie et la bourgeoisie parlaient donc français, tandis que le peuple parlait flamand ou wallon, brabançon ou les divers autres parlers locaux. Avant l'indépendance, en 1821, le conseil communal de Bruxelles avait même demandé à Guillaume d'Orange que la rédaction des documents officiels en néerlandais soit accompagnée d'une version française, car le néerlandais écrit n'était pas compris en Flandre! Cela n’avait rien de surprenant, puisque la grande majorité des masses populaires dans le pays thiois comme d’ailleurs dans le pays wallon, ou dans quelque région que ce soit, avait besoin de traductions dans les parler locaux pour comprendre les documents administratifs ou judiciaires.  

Évidemment, les militants de la moedertaal («langue maternelle») parmi les Flamands comprirent bien vite qu’ils s’étaient fait avoir (sans que cela ait été volontairement délibéré par qui que ce soit) lors de la «Révolution belge» et que cette nouvelle Belgique de langue française les privaient de tous leurs droits linguistiques acquis lors du régime de Guillaume d’Orange. En fait ils se rendirent compte que, en supprimant le «hollandais», langue de l’ennemi bouté dehors, ils s’étaient privés d’une langue, certes non comprise par la grande majorité des habitants du nord du pays, mais au moins appartenant à la même famille linguistique et avec un certain nombre de ressemblances permettant une compréhension plus aisée que la langue française qui n’a aucune ressemblance avec la moedertaal. Quant aux Wallons et aux Picards, qui ne percevaient pas non plus toutes les nuances du français, ils avaient l'avantage de comprendre plus facilement cette langue, par l’analogie ou la ressemblance de différents mots wallons ou picards avec les équivalents français. Même le grand leader du Mouvement wallon, Jules Destrée, n’avait pas de difficulté à admettre l’injustice commis envers les Flamands: 

Sans doute, il n’y avait dans le fait que la législation fut officiellement française qu’un inconvénient bien léger pour les Flamands. Mais ce fait correspondait à d’autres, infiniment moins acceptables: l’enseignement, la justice, l’administration étaient en pays flamand exclusivement français (Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, 1912). 

Il n’est donc pas surprenant que, au fil du temps et face aux lentes progressions de la cause flamande, la Révolution belge ait été progressivement considérée jusqu’à nos jours comme une «catastrophe» dans l’histoire de la Flandre et, au contraire, presque comme un «bienfait» en Wallonie. Dans les régions où les révolutionnaires réussirent à prendre le pouvoir, le néerlandais fut aussitôt remplacé par le français comme langue écrite.

Les Belges élaborèrent une constitution et Léopold Ier de Saxe-Cobourg-Gotha fut choisi comme souverain. Le 3 février 1831, les Français et les Wallons avaient bien tenté d'imposer comme souverain le deuxième fils du roi de France, le duc de Nemours, mais les grandes puissances, surtout la Grande-Bretagne, s'y étaient opposés fermement.

La première Constitution belge (1831) était très centralisatrice, elle prévoyait un État central fort afin de combattre les particularismes et renforcer l'unité du pays. Signalons ce que Charles Rogier, alors premier ministre, écrivait à son ministre de la Justice, Jean-Joseph Raikem, en 1832: «Les efforts de notre gouvernement doivent tendre à la destruction de la langue flamande pour préparer la fusion de la Belgique avec notre plus grande patrie, la France.» Il y a lieu de se rappeler que, au moment de la révolution, Charles Rogier portait l’étiquette de «jacobin» et, comme bon nombre de révolutionnaires originaires de Liège, il était un francophile avéré. Et, dans une lettre à Lord Palmerston, Charles Rogier écrivait encore : 

Les premiers principes d’une bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif d’une langue, et il est évident que la seule langue des Belges doit être le français. Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions civiles et militaires soient confiées à des Wallons et à des Luxembourgeois; de cette manière, les Flamands, privés temporairement des avantages attachés à ces emplois, seront contraints d’apprendre le français, et l’on détruira ainsi à peu l’élément germanique en Belgique. 

La suppression de l'élément néerlandais de la Belgique était perçue comme «une mission civilisatrice» par les élites intellectuelles de tout le pays, wallonnes comme flamandes, ainsi que par la classe bourgeoise, également dans l’ensemble du pays. La langue française devait devenir la langue unitaire «patriotique» de la nouvelle Belgique. Quant au peuple flamand, il n’avait, pas plus que le peuple wallon, voix au chapitre, car la nouvelle Belgique s’était dotée du suffrage censitaire (lié à l’impôt payé), ce qui impliquait que seuls les bourgeois payaient le cens et, comme la bourgeoisie était francisée dans l’ensemble du pays, cette situation ne lui posait nullement problème, alors que la masse flamande (comme wallonne) était niée dans son identité. Les militants flamingants considérèrent par la suite que la Flandre était victime d'une «colonisation éhontée» par la Belgique francophone. Elle l’était assurément, non pas par la «Belgique», mais par la bourgeoisie francophone.

7.2 La politique d'assimilation

Les nouveaux dirigeants pratiquèrent une politique d’assimilation aux dépens des Flamands, mais elle était surtout le fait des francophones de Bruxelles constituant l’élite intellectuelle de la capitale et provenant pour l’essentiel de la bourgeoisie locale francisée depuis plusieurs générations. Un autre notable, le baron de Stockmar (1787-1863), l’un des proches du roi Léopold Ier, croyait nécessaire d’encourager cette politique linguistique dont l'objectif ultime était l’unité de la nation belge: «Répandre l’usage du français, c’est consolider la nation belge et renforcer la cohésion interne du pays.» Évidemment, les tenants du mouvement  flamand virent les événements d’un autre œil. C'est pourquoi l’écrivain flamand H. Meert affirmait de son côté: 

Après 1830, on a voulu extirper la nationalité flamande. Notre langue fut proscrite comme langue officielle; elle fut bannie de l’armée, bannie de la justice, bannie de l’administration, et un régime de francisation à outrance fut inauguré. Notre instruction, entièrement francisée, devait faire de nous des… Belges, ce qui n’était autre chose que des caricatures des Wallons. On commettait un crime contre nature. (Antwoord , 1912) 

Il est vrai que, pour l’élite de cette époque, la langue des Flamands n’avait aucune valeur. Pour cette élite, tant de la part des villes de Flandre que de Wallonie, le néerlandais était considéré comme «un patois enfantin et grossier, bon tout au plus à servir de véhicule aux idées rudimentaires de l’anthropopithèque primitif» (cf. Albert du Bois, cité dans Antwoord, p. 36). Le 5 juin 1832, le roi Léopold Ier proclama le franc comme monnaie officielle de la Belgique. Tout jeune État indépendant des Pays-Bas voisins, la Belgique francophile choisissait ainsi de calquer son système monétaire sur le système français. Le français est devenu la seule langue officielle de l'administration, de la justice, de l'armée, de l'enseignement moyen et de l'enseignement supérieur. Les avocats qui désiraient utiliser le néerlandais dans les tribunaux étaient poursuivis et condamnés; il en était ainsi des citoyens qui osaient se révolter. Toutefois, il y avait dans cette démarche une certaine logique de la part d’une bourgeoisie francisée dans toutes les villes du pays, laquelle voulait se démarquer au maximum du «hollandais». Ce mouvement n'existait pas dans les régions rurales, même wallonnes. Quant au choix du franc et d’autres mesures prenant l’apparence d’une francophilie, elles étaient influencées par le courant francophile présent dans l’élite politique au pouvoir où des personnalités telles Rogier, Gendebien et plusieurs autres étaient ouvertement francophiles, et ne cachaient pas qu'ils désiraient préparer le pays à un passage «en douceur» vers la France.

En somme, cette situation constitutionnelle avancée par les francophones de Bruxelles s’est immédiatement révélée inadaptée aux aspirations du mouvement flamand naissant, du fait qu’on ne prévoyait qu'une seule langue officielle, le français. Les querelles linguistiques avaient commencé dès 1831. Les Flamands protestèrent contre l’unilinguisme de l’État belge et «ceux qui veulent bannir la langue du peuple». Apparurent toutes sortes d’associations flamandes, souvent très militantes, parfois de tendance orangiste (pro-néerlandaise). On s’en prenait tantôt aux fonctionnaires unilingues francophones, tantôt à l’affichage unilingue, tantôt aux écoles...  Bref, le mouvement flamand commençait tôt!

À partir de 1840, on pouvait déjà parler en Belgique de «guerre linguistique», surtout à cause des écoles. Ce fut le temps des pétitions, des congrès littéraires néerlandais, l’alignement sur la réforme de Siegebeek (le néerlandais de Hollande), plutôt que la création d’une langue flamande spécifique. De nos jours les Flamands présentent cette décision de la commission créée par le gouvernement belge comme la confirmation de l’unité de la langue, mais à l’époque il s’agissait de choisir entre deux options fondamentales: opter pour la langue de l’ancien «ennemi» ou en créer une sur la base des particularités des quatre langues du pays flamand (1844). On peut, par ailleurs, s’interroger sur l’évolution qu’aurait connue la Belgique si la commission administrative avait choisi à l’époque une langue flamande particulière, indépendante de la langue hollandaise. Pour autant que l’apport entre les quatre langues endogènes de Flandre ait été équilibré, il est fort probable que les progrès du mouvement flamand – qui furent très lents au XIXe siècle  – auraient été bien plus rapides, car l’adhésion de la population dans une langue où elle aurait reconnu bon nombre d’éléments locaux aurait été plus facile. Devant pareille option, la bourgeoisie francophone n’aurait pratiquement pas eu d’autre alternative que de proposer dans chaque province de Flandre une certaine forme de bilinguisme variable de province à province, franco-west-flandrien, franco-flamand, franco-brabançon, franco-limbourgeois et, parallèlement en Wallonie franco-wallonne, franco-francique, franco-luxembourgeoise, etc. Une telle mesure aurait pu constituer pour les masses flamandes et wallonnes une forme de reconnaissance de leur parler local, suffisante pour ne revendiquer ni un flamand uniformisé ni un recours au néerlandais d’outre- Moerdijk (Hollande). Cela aurait probablement permis un système assez harmonieux d’équilibre entre les langues réellement parlées à l’époque, comme au grand-duché de Luxembourg, donc une tournure totalement différente du contentieux linguistique belge.

En 1845, l’atmosphère devint très lourde et les critiques visaient surtout les Flamands francisés et francophiles, qui furent désormais déclarés «les plus grands ennemis du peuple flamand». Pendant cette période cruciale, l'incompréhension de la bourgeoisie francophone et celle des Wallons en général à l'égard du mouvement flamand était restée totale. Le Liégeois Charles-François Soudain de Niederwerth (1802-1858) semble représentatif de ce courant de pensée (Du flamand, du wallon et du français en Belgique, 1857):

Personne ne parviendra à nous convaincre qu'une langue qui s'est arrêtée au XVe siècle convienne à la société actuelle. Elle peut, à la rigueur, suffire à l'expression des sentiments naïfs, des idées primitives, et à la peinture des images simples et naturelles qui sont des éléments de la poésie et du roman; elle peut fournir encore un certain contingent de phrases familières, de même que le patois wallon, à la composition des chansons, des ballades, des complaintes et des pièces destinées aux petits théâtres, parce que que ces gens admettent des dictions vulgaires et triviales que les convenances et le goût excluent de la littérature sérieuse et de la bonne société; mais quelle ne sera pas l'insuffisance de cette langue, lorsqu'il s'agira de la nomenclature immense des mots nécessaires à l'explication technique des doctrines, des sciences, des arts compliqués, répandus aujourd'hui dans le monde.

Pendant ce temps, le mot «Wallonie» était employé pour la première fois en 1844 par Charles Grandgagnage; il fut repris en 1886 par Albert Mockel, qui le donna pour titre à la revue qu'il fonda alors en réaction contre La Jeune Belgique. Plus tard, le même Albert Mockel fera figure de pionnier du mouvement wallon lorsqu'il lancera, en avril 1897, dans un article publié dans Le Mercure de France, la formule «La Wallonie aux Wallons, la Flandre aux Flamands et Bruxelles aux Belges.»

Finalement, la loi du 1er juin 1850 sur l'enseignement moyen imposa l'obligation, dans son article 22 (chapitre II), de la deuxième langue du pays en Flandre:

Article 22

L'étude de la langue française, ainsi que de la langue flamande ou allemande, pour les parties du pays où ces deux langues sont en usage.

C'est le ministre libéral Charles Rogier qui fit adopter cette loi, alors qu'il n'était pas un partisan de la cause flamande. Cela dit, la base de l'enseignement resta le français, du moins si l'on en croit un rapport de l'inspecteur de l'enseignement en Flandre (1860): «Certes, il serait difficile, d'après les idées dominantes, de prendre dans nos provinces flamandes comme cela se pratique en Hollande, la langue néerlandaise pour base de l'enseignement.» C'est à partir de ce moment que débuta la réflexion flamande sur la possibilité pour la Belgique d'abriter deux nations et deux langues!

7.3 Le Congo belge

Alors que la France et le Portugal revendiquaient une partie des territoires du Congo, la Conférence de Berlin de 1885 reconnut la souveraineté du roi Léopold II de Belgique sur le Congo, qui devint l’État libre du Congo, une possession personnelle du souverain belge ayant comme capitale la ville de Boma. Le monarque belge allait «sauver les Africains de l'oppression de despotes locaux et du trafic des négriers arabes» pour les «conduire à la civilisation». Sans jamais avoir posé les pieds au Congo, grâce à son immense fortune personnelle, Léopold II y établit les fondations d’un ordre colonial qui allait durer 75 ans. Il créa en 1888 une Force publique destinée à protéger les travaux du chemin de fer allant du port de Matadi à Léopoldville (Kinshasa); cette ligne de 400 km de long fut inaugurée en 1898, ce qui donna le coup d'envoi du développement de Léopoldville. Le roi déclara que «les terres vacantes doivent être considérées comme appartenant à l'État».

De cette «période léopoldienne», il n’est pas resté grand-chose, sinon l’arrivée de la langue française dans le pays en même temps que les colons belges et un modèle d’administration autoritaire, dont les ennemis de Léopold II s’évertuèrent à affirmer que les méthodes employées étaient inhumaines. Les jugements  portés sur la période léopoldienne sont cependant contestés, car s’il est établi qu’il y eut des abus c’est néanmoins à l’époque léopoldienne que prit fin le marché aux esclaves dans le nord du Congo. Les Belges de l’État libre du Congo n'ont jamais favorisé l'apprentissage du français par les «indigènes», qui restèrent à l’écart de l’Administration très embryonnaire de l’époque. Tous les manuels d’histoire coloniale présentèrent par la suite Léopold II comme un «grand bienfaiteur des peuples noirs». Ils mirent en fait en exergue la fin de l’esclavage arabe qui sévissait au Congo.

En 1908, la Belgique fit officiellement du Congo une colonie — appelée Congo belge — dont les éléments essentiels reposèrent sur l’Administration, les missions chrétiennes et les compagnies capitalistes, sans parler de l’armée belge. La Belgique venait d'hériter d'une colonie dont le territoire était 80 fois plus vaste que le sien. Le français et le flamand (en réalité, le néerlandais) furent les deux langues officielles de la colonie. À l'exemple de la Belgique, il y a même eu des projets de partage du Congo belge en une «zone francophone» et une «zone flamande». Le domaine de l’enseignement relevant des missions catholiques et protestantes, les religieux et les administrateurs ne voulurent guère favoriser l'apprentissage du français ou du néerlandais par les «indigènes». En 1929, une brochure du gouvernement colonial précisait même que la «langue indigène enseignée» dans les écoles primaires était l'une des quatre langues nationales (swahili, kikongo, lingala et tshiluba), dans le but avoué de «ne pas déraciner les indigènes». Le rôle de ces langues semble même avoir été prépondérant par rapport au français et au flamand (néerlandais), notamment dans les domaines de l'éducation et des communications destinées à la population. Les deux langues officielles de la colonie n’étaient pas accessibles pour la plupart des Congolais. Les enseignants expliquaient  aux petits Congolais que leur langue était «une créature de Dieu» et qu’à ce titre elle devait être respectée. Outre le fait que les colonisateurs souhaitaient de la sorte ne pas déraciner des populations en faisant eux-mêmes l’effort de s’adapter aux langues locales, il y avait chez un certain nombre de missionnaires une volonté de respecter le «patrimoine culturel» des langues indigènes. Les missionnaires estimaient que, pour enseigner aux Congolais la manière de devenir de bons chrétiens, il relevait de leur responsabilité de parler la langue des Noirs à convertir; ce n'était pas aux Noirs à s’adapter à la langue des missionnaires.

Dans la foulée de la domination du français dans l’administration en Belgique, seul le français restait la langue de l'Administration coloniale ainsi que des écoles secondaires. Or, étant donné que le français n’était pratiquement pas accessible aux Congolais, la colonisation belge ne suscita pas l’émergence d’élites administratives et politiques locales, sauf tout à la fin de la période coloniale. Il faut préciser que, même en Belgique, les masses agricoles et ouvrières ne poursuivaient leurs études secondaires au-delà de l’âge de 14 ans (enseignement obligatoire) que très exceptionnellement avant la Seconde Guerre mondiale. Les seules études que pouvaient poursuivre les jeunes dans les milieux agricoles étaient celles nécessaires pour devenir prêtre. La colonie congolaise fut calquée sur le même modèle; la coexistence entre les Blancs et les Noirs ressemblaient à une sorte d’apartheid, celle-ci étant tempérée quelque peu par la présence des missions chrétiennes. 

7.4 La réaction flamande et wallonne

En Belgique, l'intransigeance de l'establishment francophone et l'indifférence de l'opinion publique wallonne ont eu pour effet de modifier radicalement l'orientation du mouvement flamand. Ses membres les plus actifs, ardents patriotes belges jusque là, se considérèrent d'abord comme flamands avant d'être belges. Sans vouloir mettre fin à l'État belge, les tenants du mouvement flamand voulaient néanmoins que cessent les mesures discriminatoires à leur endroit; ils demandaient de rétablir l'égalité entre Wallons et Flamands.

En 1860, on entendit pour la première fois (et répété jusqu’à nos jours) le cri de «Of België met onze rechten, of onze rechten zonder België», c’est-à-dire «la Belgique avec des droits pour nous, ou nos droits sans la Belgique». Il faut dire aussi que la peur de l'annexion de la Belgique par la France donna une nouvelle impulsion au mouvement flamand. Dorénavant, les Flamands réclameront un unilinguisme absolu en Flandre, sans aucune concession au bilinguisme. Au cours des années 1850, la langue écrite des Flamands fut uniformisée sur le modèle de l'orthographe hollandaise. Le flamand écrit devint donc officiellement le néerlandais! Plusieurs accords réunissant des Flamands et des Hollandais permirent l'établissement d'une dictionnaire de la langue néerlandaise. Mais, en Belgique, le néerlandais continua d'être une langue de seconde zone. D'après le recensement de 1846, le néerlandais était parlé par 2 471 000 citoyens belges (env. 57 %), le français par seulement 1 827 000 (env. 42 %). Le français était donc une langue numériquement minoritaire, mais fonctionnellement majoritaire puisqu'elle était parlée par les élites intellectuelles de tout le pays et, surtout, par les seuls qui payaient le cens (ce qui octroyait le droit de vote).

- La première loi linguistique de 1873

Par étapes successives, les défenseurs du néerlandais réussirent à imposer l'introduction de leur langue dans la vie officielle du pays. L'année 1873 constitue une date importante, car elle marque la reconnaissance, au plan juridique, du bilinguisme dans le royaume de Belgique. Cette première loi linguistique votée par le Parlement concerne l'emploi du néerlandais dans les tribunaux de Flandre; elle sera suivie d'une seconde loi (dite «loi Delaet»), en 1878, qui réglementera l'usage des langues en matière administrative ainsi que dans les écoles de Flandre (dite «loi Coremans»). Cependant, ces lois étaient encore adoptées uniquement en français, tandis que seule la version française pouvait avoir une valeur juridique. 

Puis il y eut des délais entre l'adoption et l'application des lois. De plus, la connaissance du néerlandais se réduisait à un examen quelque peu superficiel. Il y eut deux types d'examen: un examen «unilingue français» et un «examen bilingue flamand». On utilisait encore le terme «flamand» plutôt que le terme «néerlandais». La plupart des francophones réussissaient généralement l'examen «français» même après l'école primaire. Ils devaient aussi démonter une connaissance rudimentaire du néerlandais. Par contre, les Flamands devaient répondre à des exigences beaucoup plus élevées à la fois en néerlandais et en français s'ils désiraient réussir l'examen «flamand». En conséquence, les Flamands obtinrent un taux d'échec élevé, contrairement aux francophones. Il devint pratiquement impossible pour les Flamands de combler tous les postes qui leur étaient disponibles. Enfin, l'obligation de bilinguisme ne concernait que les emplois subalternes, alors que les postes supérieurs, mieux rémunérés, étaient massivement occupés par des unilingues francophones. Le néerlandais n'était exigé que pour les postes qui exigeaient un contact avec le public flamand. Dans les fonctions hiérarchiques, seul le français continuait d'être utilisé. On était encore loin de l'égalité des langues. Ce n'est qu'en 1898 que sera promulguée la fameuse loi d'égalité. Mais, pour les francophones, cette situation paraissait juste, déjà qu'ils acceptaient un certain bilinguisme pour une langue qu'ils méprisaient ouvertement. Il ne fallait pas en demander trop! Finalement, les Flamands, comme les francophones, violèrent systématiquement les lois linguistiques.

En 1880, la ville de Bruxelles comptait 57 % de Flamands et 39 % de francophones (contre 1 % de germanophones et 3 % d’étrangers), mais ce n'est qu'en 1883 qu'on accepta le néerlandais — toujours appelé flamand dans les textes français — dans l'enseignement primaire (peu appliqué) et en 1889 dans les tribunaux (pour les témoignages oraux seulement). Même si le bilinguisme était officiellement reconnu en Belgique, la mise en application de la législation fut retardée, tant la pression sociale en faveur du français était forte.

Loin de s'atténuer, le mouvement flamand allait connaître une nouvelle accélération. La combativité des Flamands suscita même une réaction défensive du côté des francophones qui créèrent de nombreuses associations de protection du français dans la plupart des grandes villes flamandes. Puis un mouvement wallon émergea afin de promouvoir une littérature en wallon, car il n'était pas question de remplacer le français par le wallon. Tout au cours du XIXe siècle, la ville de Bruxelles accueillit de nombreux exilés politiques. Parmi ces derniers, les Français furent les plus nombreux. Ils arrivèrent par vagues successives, notamment après 1815 (jacobins et bonapartistes), en 1848 (orléanistes et républicains), après le coup d'État du 2 décembre 1851 et après 1871. À chaque changement de régime en France, les anciens réfugiés retournaient pour la plupart en France et étaient remplacés par de nouveaux arrivants jusqu’au prochain changement de régime. Le nombre de Français réellement restés à Bruxelles au fil des générations est minime. D'autres réfugiés parvinrent de toute l'Europe, surtout de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne et de Russie. Ceux-ci restèrent pour la plupart et s’assimilèrent à la bourgeoisie francophone, ce qui contribua à faire de Bruxelles une ville francophone, bien sûr aux dépens des Flamands. Le plus grand apport à l’augmentation de la part francophone à Bruxelles provient toutefois du pays brabançon et flamand tout proche, lequel s’assimilait assez rapidement à la bourgeoisie francophone, ne fût-ce que par l’exercice des métiers subalternes (gens de maisons, contremaîtres dans les ateliers, etc.) où les Flamands du «Payottenland» («pays des payottes» dans la région méridionale du Brabant) de l'Ouest brabançon parlaient rapidement le français pour pouvoir s’élever dans la hiérarchie sociale urbaine.

Par la suite, les francophones bruxellois allaient toujours se distinguer des Wallons. Autrement dit, il y avait trois (ou quatre) types de Belges: les Flamands, les Wallons et les francophones de Bruxelles, auxquels il faudra ajouter, après 1920, les germanophones de la région d'Eupen. En 1910, les francophones (Wallons et autres) constitueront plus de 50 % de la population, contre seulement 30 % en 1830 et 39 % en 1880.

- La bataille de la flamandisation

En 1886, la monnaie belge devint bilingue; puis ce fut le tour des timbres postaux en 1889, suivis par le Moniteur belge en 1895. Mais il ne s'agissait que de symboles. Les élections d'octobre 1894 envoyèrent au Parlement belge des députés flamingants (de vlaamsgezing) résolus à défendre vigoureusement les droits linguistiques de leur communauté. Ils engagèrent immédiatement la bataille pour la flamandisation de la vie législative, mais n'obtinrent gain de cause qu'en 1898, après des manifestations monstres de la part des masses flamandes. Cette année-la, la loi de Vriendt-Coremans (loi du 18 avril 1898) donna au néerlandais le rang de «langue officielle» avec le français, mais en Flandre on parla du Gelijkheidswet, de la «Loi d’égalité». Cette loi consacrait le néerlandais (toujours appelé flamand) comme seconde langue officielle du Royaume. Les Flamands comptaient 3,5 millions de locuteurs, dont les quatre cinquièmes étaient unilingues, sur les six millions de Belges (d'après le recensement de 1890). 

Au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, les Flamands se rendirent compte que le fait de parler flamand n'apportait pas beaucoup d'avantages dans leur vie publique ou professionnelle. Ils pouvaient envoyer leurs enfants dans les écoles publiques et les faire instruire en flamand, mais cette instruction, toute légitime qu'elle soit, demeurait inutile au plan professionnel parce qu'il n'existait guère de débouchés pour les enfants scolarisés en flamand. Cette situation ambiguë contribua à radicaliser le mouvement flamand. 

En réalité, le mouvement flamand était porté par la petite bourgeoisie, soutenue par le bas-clergé et la paysannerie. Il s’opposait à la grande bourgeoisie francophone de Flandre (les «fransquillons») qui empêchait son ascension sociale. Le mouvement flamand assimilait tous les francophones à cet «ennemi», même les ouvriers wallons, eux aussi victimes du même exploiteur. Le combat linguistique flamand constitua le ciment de la population flamande contre son élite, tandis qu’en Wallonie la lutte des classes n’eut pas de composante linguistique.

- Le mouvement wallon

En réaction, le mouvement wallon prit aussi de l'ampleur, surtout avec Jules Destrée qui tenta de faire germer une conscience wallonne chez ses compatriotes. Devant la crainte que le bilinguisme soit exigé de l'ensemble de la fonction publique, les Wallons demandèrent que le «flamand» soit reconnu comme «dialecte» au même titre que le wallon. Les représentants wallons exigèrent aussi que les fonctionnaires en contact direct avec le public aient la connaissance du «dialecte wallon» en Wallonie, en compensation de l'obligation du flamand en Flandre. Forcément, il fallait exclure les fonctionnaires flamands des emplois publics en Wallonie. Pendant que les Flamands combattaient pour la primauté du citoyen sur l'Administration, les Wallons revendiquaient le maintien du statut de fonctionnaire des années 1830. Le texte fondateur du véritable mouvement wallon fut la fameuse lettre de Jules Destrée: Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre de 1912. L'une de ses affirmations les plus célèbres fut celle-ci: «Et maintenant que me voilà introduit auprès de Vous, grâce à cette sorte de confession, laissez-moi Vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité : "Il n'y a pas de Belges, mais des Wallons et des Flamands."» Il y a aussi cette phrase: « Sire [...], Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n'y a pas de Belges.» En 1902, était apparu le Catéchisme du Wallon d'Albert du Bois, qui affirmait l'identité française de la Wallonie.

Contrairement au mouvement flamand qui avait réussi à galvaniser les masses surtout grâce au bas-clergé, le mouvement wallon resta un mouvement minoritaire basé essentiellement dans les régions ouvrières de Liège et du Hainaut sans le moindre impact dans les provinces plus rurales.

L’application de la Loi d'égalité de 1898 survint en réalité beaucoup plus tard, car dans les faits le français conserva le premier rôle au sein de l’État belge. Les activistes défenseurs du néerlandais (dits flamingants par leurs adversaires) réclamèrent alors la néerlandisation de l'université de Gand; la grande bourgeoisie de Flandre, demeurée francophile (fransquillonne), s'y opposa. C’est à cette époque qu’apparut également le terme de wallingant, formé sur le modèle de flamingant, les deux termes, fort dépréciatifs, désignant toute personne qui mène une politique active inspirée avant tout par des intérêts nationalistes et régionaux.

Puis certains francophones de Bruxelles se montrèrent encore plus intolérants à l’égard des Flamands en raison de leur affiliation «germanique». On entendit de leur part des francophones extrémistes des slogans tels que «la Belgique de demain sera latine ou ne sera pas» (la phrase-clé du Wallon Raymond Colleye) ou «la civilisation latine remportera la victoire finale». Ou encore ceci sur l’ethnie «belge»: 

Il n’y a plus ni de Flamands ni de Wallons. Il n’y a que des Belges, et on a fermement décidé de renforcer cette intelligence indissoluble par ce rapprochement linguistique qui leur réunira avec cette alliance magnifique anti-germanique: la langue française.

Certains croyaient fermement à la disparition prochaine du flamand. «Le flamand, dialecte provincial effiloché en patois locaux, est appelé à disparaître parce qu’il n’est la langue que d’un petit, petit peuple», déclarait le Wallon Gérard Harry dans le Petit Journal. Le professeur Cumont, de son côté, donnait des conférences sur la nécessité de «romaniser la Belgique».

Au début de 1915, les wallingants distribuaient massivement une brochure intitulé La politique belge dans laquelle on pouvait apprendre qu’on devrait abolir les dernières lois linguistiques après la guerre, imposer définitivement le français et répandre cette langue dans toutes les classes de la population. C’est à partir de cette époque que les francophones bruxellois s’identifièrent fortement à l’État belge, alors que les mouvements flamands devinrent davantage anti-belges (et beaucoup le resteront définitivement), et les mouvements wallons, davantage anti-fédéralistes et pro-régionalistes. 

En fait, les Wallons prirent pour acquis que la Wallonie devait rester unilingue française, alors que la Flandre devait être bilingue. Autrement dit, les Wallons désiraient le principe de la territorialité pour eux, pas pour les Flamands sous prétexte que les francophones devaient se sentir «chez soi» partout en Belgique. Cette revendication, qui peut paraître  de l’incohérence, doit se resituer dans le contexte de l’époque où les francophones qui formulaient pareil raisonnement trouvaient en Flandre, surtout dans l’élite intellectuelle et urbaine, bon nombre de «fransquillons» qui pensaient exactement de même. Cela donna des armes aux Flamands qui étaient prêts à accepter le bilinguisme partout en Belgique, mais la territorialité préconisée par les Wallons en Wallonie fit en sorte que les Flamands la revendiquèrent pour eux aussi. Ainsi, ce ne furent pas les Flamands qui rejetèrent le bilinguisme, mais les Wallons (cf. les lois linguistiques de 1930-1932).

Par ailleurs, la naissance du mouvement wallon introduisit un autre problème de taille: celui de Bruxelles! Étant donné que Bruxelles se trouvait en territoire flamand, mais abritait une population majoritairement francophone, ainsi que les institutions de l'État belge, il fallait conférer un statut bilingue à la ville au grand dam des Flamands! Cependant, les Wallons ne pourront jamais «récupérer» Bruxelles dans leur giron! Rappelons que le nationaliste wallon Jules Destrée avait, en 1923, nommé les Bruxellois «Métis», c'est-à-dire des habitants caractérisés comme des «hésitants entre Flamands et Wallons», et tirant partie de cette hésitation, sans se confondre avec ceux de la Région wallonne. D'ailleurs, il n'y aura jamais dans la Constitution de «communauté bruxelloise», mais une «communauté française» et une «communauté flamande». L'évolution des lois linguistiques tiendra compte de ces facteurs fondamentaux.

- Les germanophones

Après la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles (1919) força la Prusse à céder à la Belgique les cantons germanophones d'Eupen et de Saint-Vith (ainsi que le territoire africain du Ruanda-Urundi, ancienne colonie allemande, qui fut placé sous mandat belge). La population germanophone allait auparavant être consultée en 1920. Lors d’un simulacre de référendum, la population des cantons de l’Est fut invitée à faire savoir si elle s’opposait au rattachement à la Belgique ou si elle préférait joindre l’Allemagne. Seuls quelques centaines de fonctionnaires allemands firent la démarche de faire savoir qu’ils préféraient l’Allemagne, et ce, juste avant de quitter le territoire.  Ainsi, une portion de territoire prussien (les cantons de l'Est) revint à la Belgique comme une sorte de compensation à l'invasion allemande.

De là naquit l’expression péjorative de «cantons rédimés», terme qui proviendrait du latin redimere et signifiant «restituer», afin d'évoquer le retour de ces cantons dans le giron belge. En réalité il s’agissait d’une réunification de parties des anciens duchés de Limbourg et de Luxembourg ainsi que de la principauté abbatiale de Stavelot-Malmedy, qui avaient été découpées en 1815 au traité de Vienne. Les villes de Eupen, Malmedy, Saint-Vith et Moresnet furent rattachées à la Belgique, avec une population totale de 63 000 habitants. Dès lors, la langue allemande fit partie du patrimoine linguistique de la Belgique.

- L'armée belge

L'armée belge avait toujours été un bastion francophone anti-flamand. L'armée était l'institution belge la plus francisée et la plus anti-flamande. Tous les officiers étaient francophones ou des Flamands francisés, alors que les soldats étaient flamands, wallons, picards, west-flandriens, limbourgeois, etc., selon le principe du tirage au sort qui permettait toutefois au fils de bourgeois de payer son voisin ouvrier pour faire son service militaire à sa place. Malgré le manque d’emplois en Flandre à cette époque, les jeunes Flamands ne remplaçaient pas les jeunes Wallons à l’armée. Par contre, dès deux côtés, l’ouvrier effectuait un service militaire en remplacement d’un fils de bourgeois. L’enseignement ne devint obligatoire qu’en 1914 et, dans toutes les régions du Nord et du Sud, les populations des classes les plus pauvres ignoraient souvent le français. S'il était impossible de devenir caporal sans maîtriser le français, il paraissait normal de devenir général sans jamais connaître trois mots de la langue parlée par la majorité des soldats. En 1913, la Chambre des représentants adopta une loi linguistique (dont l'entrée en vigueur était prévue pour le 1er janvier 1914) à l'intention de l'armée afin de redresser quelque peu la situation des Flamands.

Jamais les officiers francophones n'eurent la moindre intention de respecter la loi. Les soldats flamands furent régulièrement humiliés parce qu'ils parlaient leur «patois». Il était même de bon ton, chez des francophones extrémistes, d’insulter les soldats flamands en leur lançant des injures du genre «grossier Flamand» ou «cochon flamand» et surtout «boche» ou «sale flamind-boche». Des soldats flamands ont été fusillés parce qu'ils n'avaient pas bien compris un ordre donné en français! Lorsque les Flamands perdaient la vie, on inscrivait généralement en français sur leur tombe cette épitaphe: «Mort pour la patrie». De plus, les Flamands qui protestaient contre les infractions à la loi sur l'emploi des langues dans l'armée étaient sévèrement punis, mais les francophones qui la violaient n'étaient jamais inquiétés. Quant aux journaux flamands qui osaient accorder de l'importance aux situations inacceptables dans l'armée, ils s'exposaient à une interdiction de publication.

Quoique dans une moindre mesure, de nombreux soldats issus de la Wallonie éprouvaient aussi des difficultés à comprendre les ordres à l’armée, car ils n’avaient pas de connaissance même élémentaire du français; ils ne connaissaient que le wallon ou le picard, voire le luxembourgeois ou le francique. Eux aussi subissaient des vexations de la part d’officiers bornés, mais il n’existait pas en Wallonie de sentiment d’injustice pour une brimade provoquée par une méconnaissance du français. Le locuteur du wallon ou du francique qui se voyait ainsi brimé croyait plutôt qu'il avait une intelligence insuffisante, mais ne pensait sûrement pas qu'il s'agissait d'une brimade à «caractère ethnique».

La mise en évidence de ces brimades  à l’égard des flamands dans l’armée belge suscita, durant la première guerre mondiale au front de l’Yser où près de 80 % des soldats étaient flamands, voire west-flandriens, un mouvement de contestation connu sous le nom de Frontbeweging (le «Mouvement du front») contre les vexations, les insultes et le mépris dont faisaient preuve les officiers francophones qui ne parlaient pas néerlandais. Il est toutefois probable que, s’ils avaient parlé le néerlandais, les jeunes west-flandriens auraient eu presque autant de difficultés à comprendre les mêmes ordres, l’analphabétisme dans les campagnes étant important avant la Première Guerre mondiale et, par conséquent, la connaissance du néerlandais restait rudimentaire.

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Commentaires (7)

1. Pierre Puffet 23/07/2015

Bonjour,
Intéressant, assez complet, mais propageant certains mythes cependant.
Si votre affirmation "Au lendemain de l'indépendance, toutes les écoles, les administrations gouvernementales et municipales, les tribunaux, etc., n'utilisèrent que le français dans les actes officiels" devait être exacte, pourquoi la majorité des administrations de flandre rédigeait l'état-civil en flamand? (même si certaines villes avaient effectivement fait le choix du français)
Brugge (1833 https://familysearch.org/pal:/MM9.3.1/TH-1942-20368-7008-23?cc=2139860&wc=S5HR-92S:1009438301,1009614801)

Gent (1834 https://familysearch.org/pal:/MM9.3.1/TH-1951-21004-701-16?cc=2138513&wc=34FB-2NL:1009330801,1009332001)

Hasselt (1854 https://familysearch.org/pal:/MM9.3.1/TH-1-10144-44154-10?cc=2138507&wc=SPLT-W36:1486438502,1486442201 les actes de la période 1830-1851 ne sont pas en ligne)

Itterbeek prov de Brabant (1836 https://familysearch.org/pal:/MM9.3.1/TH-266-11001-85642-24?cc=1482191&wc=ST28-ZNL:967010901,966899901)

Geel prov d'Anvers (1834 https://familysearch.org/pal:/MM9.3.1/TH-1-13030-44396-69?cc=2138481&wc=321Q-L29:1007734801,1007794001)

2. Francis Moureau 23/06/2012

Les chiffres officiels du gouvernement belge pour les pertes militaires s'élèvent à 26 338 tués, morts de blessures ou d'accidents, 14 029 morts de maladies ou disparus auxquels il faut ajouter 2 620 soldats tués dans la campagne d'Afrique (Dans : l'Annuaire statistique de la Belgique et du Congo Belge 1915-1919, p.100.).L’armée belge a eu environ 42 987 tués et 44 686 blessés soit un taux de pertes de 11 %, l'un des plus faibles du front occidental, tandis que l'on estime à 62 000 les pertes civiles durant ce conflit... http://fr.wikipedia.org/wiki/Arm%C3%A9e_belge#cite_note-8

3. Francis Moureau 23/06/2012

Autres détails... Tombés au champ d'honneur, 1 700 officiers et 35 000 soldats mais également les héros civils (près de 8000 dont plus de 5000 wallons juste pour la période allant du 5 au 26 août 1914) condamnés pour crime de patriotisme par les Allemands, déportés morts en captivité ou encore les civils, victimes innocentes tombées sous les balles ou massacrées sans pitié aux premiers jours de l'invasion et 20 000 maisons furent également détruites. En 1914 les massacres ont lieu principalement dans des villes ou villages de Wallonie (celle-ci n'est pas visée en tant que telle mais se trouve dans l'axe principal de l'invasion). Sont ainsi visées des localités comme Visé, Soumagne, Heure-le-Romain, Liège, Namur Andenne, Tamines, Dinant, Hastière, Mons, Charleroi, Arlon, Jemappes, Ethe, Tintigny, Frasnes-lez-Couvin (dernière localité belge touchée)…

4. Francis Moureau 23/06/2012

L'histoire des soldats flamands envoyés inutilement à la boucherie, sous des ordres en français, est erronnée de A à Z. Des historiens francophones et flamands ont démonté la légende dans les années 1980... Un autre élément, longtemps considére comme vérité historique, a été démenti: celui qui revenait à peupler les tranchées de l'Yser de 80% à 90 % de soldats flamands. Des études historiques ont ramené ce "surplus" flamand à de plus justes proportions, estimant du même coup la présence de soldats wallons au front autour des 33 %, soit une légère surreprésentation des victimes flamandes de l’ordre de 9%. Mais cette surreprésentation exacte serait plutôt de l’ordre de 3% voire 4% car nombre de soldats flamands étaient ...francophones !

5. Halloy Philippe 24/11/2011

j'ai trouvé la partie qu'y me manquait

6. florence 18/09/2010

ouais pas mal merci ca m'a aidée pour mon exposé

7. Johannis claudius 27/04/2010

Très bon aperçu de l'histoire du mouvement flamand en Belgique. Cependant, le problème de la reconnaissance dun néerlandais en Belgique est antérieur à la Belgique. Lisez pour vous en convaincre "de Onacht der moedelijken tael in de Oostenrijkse Nederlanden". de l'avocat bruxellois Verlooij.

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